Question de survie

Hier après-midi, je tondais le gazon sur mon tracteur autour de mon étang, après avoir trimé autour des massifs d’iris qui fleuriront sous peu pour les dégager un peu, il faisait un soleil de plomb mais avec une petite brise, juste ce qu’il faut pour être bien. (bon j’avais de la crème solaire et un vieux chapeau tout déformé, mais ça ne fait pas très poétique!) Mathis était endormi dans mes bras, Jackson jouait à la cachette dans les hautes herbes du bout du terrain, les deux autres jouaient au carré de sable. C’était calme. J’avais, depuis la matinée, abattu quatre fois plus de travail que dans n’importe quelle autre journée depuis 7 ans et je n’étais pas encore fatiguée. Il me restait encore à nourrir les animaux, à laver et vérifier le poêle qui a pris feu il y a quelques jours, changer d’ordi pour mettre mon nouveau, le configurer et tout remettre mes programmes, faire souper les enfants et leur donner le bain, téléphoner à mon frère parce que l’ordi ne fait pas ce qu’il devrait, téléphoner à Bell Sympatico pour rétablir le service sur l’autre ordi et passer la commande de Sears avant minuit car j’avais un coupon qui expirait le 28 mai (J’ai téléphoné à 23h50 et eu la ligne à 23h58!).

Donc j’étais sur mon tracteur, au milieu du champ, à regarder les hirondelles piquer vers la surface de l’étang pour y attraper quelques insectes et repartir en hauteur avec une précision de millimètres.

La «shed», ainsi qu’on appelle le bâtiment de ferme, est en délabre, pourrie de tous les côtés et nécessitant sérieusement de nouvelles planches et plusieurs couches de peintures, il n’y reste que très peu d’animaux. La plate-bande, enfin ce qui serait supposée en être une, est envahie de mauvaises herbes, les arbustes ne sont pas taillés, ce qu’il faut y trouver de beau à regarder est introuvable. La maison est accessible par un minuscule balcon en bois tout croche en attendant le vrai balcon qui fera un L sur la maison, le déclin n’est pas tout remis où on a posé de nouvelles fenêtres l’été dernier, il reste des bouts de poutre qui sont pourris qu’il faut changer par des 2 » X 10 » sains. Un pommetier décoratif est mort devant la maison, il se tient là nu. Le balcon arrière attend ses marches pour y accéder et de la teinture pour lui redonner vie. Le déclin derrière n’est pas encore posé, car les fenêtres n’ont été posées qu’à la fin de l’automne l’an dernier, trop tard pour manipuler du déclin qui craque au froid. Ça ce n’est que l’extérieur.

Je continue de couper mon gazon, j’entre dans ma maison: les planchers, les murs, les plafonds, rien n’est fini et TOUT est en travaux. Ça ne peut pas être si pire, direz-vous…Ça l’est! Même les meubles ne sont pas décapés, sablés, peinturés, vernis. Les armoires de cuisine, pour celles qui existent encore, n’ont plus de portes depuis plusieurs années et il n’y pas encore de hotte pour le poêle, car le conflit existe encore entre la hotte micro-ondes (au cas où notre four micro-ondes qui a 16 ans nous lâcherait), et la hotte ultra-performante car mon mari cuisine beaucoup. Je vous laisse donc imaginer l’état du dedans de l’armoire…En effet comment faire le ménage dans une maison toujours en rénovation? Je passe l’aspirateur et la moppe, mais l’époussettage est presqu’impossible à faire.

Je continue de couper mon gazon, je regarde maintenant au-delà de l’horizon, en moi, et je me rends compte que je ne suis plus en survie. Que je recommence à vivre doucement. Pendant 7 ans, j’ai été brassée par une maladie, je crois la plus dure de toute, car le deuil n’est jamais possible, il est toujours à recommencer, jour après jour, à vouloir donner de l’Amour qui n’était jamais reçu, à vouloir créer une proximité qui n’était toujours que plus loin, à vouloir bercer une enfant qui ne me montrait que son côté fait de bois, de pierre même. La douleur de mon corps, plus habitué aux travaux physiques, est bonne; je me couche fourbue, encore bien inquiète, mais beaucoup plus relaxe. Ma fille est mieux où elle est, elle aussi est moins stressée; nos contacts fréquents mais espacés sont plus harmonieux, elle répond même à mes câlins parfois.

Habituée à décorer chaque appartement comme si j’en étais propriétaire, au plaisir immense du dit propriétaire justement qui peut facilement le relouer lors de notre départ. Habituée à trouver toujours le bon tissu qui va avec la bonne couleur de peinture et les bons bibelots. Habituée à courir les ventes de garage et les poubelles (vous seriez surpris de ce qu’on y trouve: une visite guidée chez nous vous surprendrait) pour trouver les meubles, les accessoires exclusifs, anciens, usés et les retaper, les agencer au reste de la pièce. Habituée à travailler de belles plates-bandes, à choisir au printemps mes achats de végétaux et à recevoir les pousses de vivaces de chez mes parents, à verdir et fleurir même le plus petit terrain d’une cour de Montréal. Habituée au beau, je ne me reconnais plus dans ce décor de désastre nucléaire que sont ma maison et mon terrain. Mon antre ne me rassure plus. Je n’y trouve plus le réconfort que je devrais. Pendant 7 ans j’étais en survie, tenir ma tête hors de l’eau étais tout ce que je pouvais faire. Je crois que je ne voyais pas à quel point ce n’était plus moi, que plus rien de tout cela ne me ressemblait. Maintenant que je peux respirer, j’ai peur. Est-ce qu’un jour tout sera beau de nouveau?

Bon je dois mettre de l’essence dans le tracteur, pour continuer de …rêver.

Une réflexion sur “Question de survie

  1. En te lisant, je réalise que moi aussi j’ai été en survie, mais de mon côté, c’est pendant tout le temps que les enfants ont fréquenté l’école. Surtout à cause de l’ancienne directrice, mais aussi à cause de tout ce tiraillage de stratégie et de bureaucratie…

    Oui un jour, tout sera beau de nouveau chez toi, et moi aussi j’aurai le temps d’élaguer mes arbres à nouveau et de m’occuper de mes plates-bandes. On recommence tout juste à vivre nous aussi… j’ai l’impression qu’on arrive de loin, très loin, mais ce qu’il y a devant nous est magnifique et très prometteur. Amitiés,
    Caroline

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